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Régis Rizzo – Brisages
Galerie Depardieu 6 rue du docteur Jacques Guidoni 06000 Nice
Du lundi au samedi de 14h30 à 18h30
Exposition au sous-sol jusqu’au 2 juillet 2022
Entrée libre

La série Brisages, dont le titre est formé par la contraction des termes bris et visage, prend l’allure d’un miroir brisé dans les éclats duquel se reflètent une multitude d’individus. Fragments épars d’une totalité disloquée, ils semblent appartenir à une fresque humaniste disparue.

Mais s’ils évoquent les ruptures contemporaines ils sont aussi le signe d’une volonté persistante de faire surgir le visage sur un support inattendu.

Les Brisages sont peints sur des morceaux de verre provenant de vitrines brisées lors de mouvements
sociaux.

Rien de prémédité dans la trouvaille du support : le peintre au lendemain des manifestations découvre les traces de l’histoire contemporaine. Il glane ces bris scintillants de vitrines avec l’intuition que quelque chose adviendra.

« J’ai toujours expérimenté de nouveaux supports récupérés ou travaillé avec mes propres outils. Ce qui m’a plu c’est de m’emparer d’un moment de notre histoire sociale et de peindre sur les bris de verre en tenant compte de l’événement violent dont ils provenaient. C’est peut-être pour ça que le visage qui évoque immédiatement l’humain s’est imposé. », nous confie le peintre.

Une vitrine est une limite physique tangible, peu visible pour l’œil cependant. Elle laisse voir ce qui transparaît de part et d’autre, c’est là sa fonction. Brisée elle devient absolument visible et sa matérialité fragile nous saisit. Émancipée de son cadre, elle devient matériau et support possible pour qu’apparaisse quelque chose.

Quelques mois plus tard, l’alchimie créatrice advient dans l’atelier parisien du peintre, situé au sein de La Ruche – mythique lieu de création où œuvrèrent de grandes figures de l’art du XXe siècle, Brancusi, Marie Laurencin, Modigliani, Zadkine, et où travaillent aujourd’hui de nombreux artistes tel Ernest Pignon-Ernest.

Dans l’éclat de verre Régis Rizzo peint des visages, anguleux, féminins, masculins, enfantins ou mûrs.
Le cadrage est serré, figurant l’essentiel, les yeux, le nez, la bouche. Ils sont marqués par une forte tension expressive, dramatisée par un coloris souvent monochrome et un jeu d’ombre et
de lumière expressionniste. Si certains regards nous interpellent, beaucoup sont tournés en eux-mêmes. Ce sont des apparitions silencieuses dont nous pressentons l’intériorité sans même en
rien connaître.

Comme avec le vitrail, la lumière s’infiltre dans l’épaisseur colorée du verre et exalte le pigment. La matière picturale dont le blanc est absent semble translucide, posée au pinceau ou directement au doigt.

La tension entre la forme aléatoire, qui n’est pas sans rappeler la ligne d’une frontière, et la luminosité cristalline ouvre l’espace du mur. Cet espace qui cerne la figure n’a plus à voir avec le cadre conventionnel du portrait. La partie absente du visage, comme arrachée par l’éclatement du verre révèle la part de fragilité de l’être. Toutefois, même s’il se présente immédiatement comme brisé et coupant, l’éclat accueille aussi avec tendresse : les courbes d’un visage font parfois écho à la ligne de cassure du verre.

À l’instar du processus photographique, la lumière révèle la figure. Du fait de l’épaisseur du verre, il y a un écart entre la couche picturale (peinte sur la surface qui s’offre à notre regard) et le mur. Ce
qui produit une ombre portée ténue mais bien visible.

La fixité de l’image, l’imago, sorte de fantôme du monde, s’anime alors d’un double mouvant. Ce
double d’ombre, cette image indicielle, désigne ici une part subtile et substantielle du monde.

Ce jeu avec l’ombre nous renvoie aux origines du geste pictural et au mythe de Dibutade, la fille du potier Butadès de Sicyone qui, à la lumière d’une lanterne, cerne de lignes l’ombre portée sur le mur du jeune homme dont elle est amoureuse, avant qu’il ne parte pour l’étranger (voir l’Histoire naturelle, de Pline l’Ancien). Il y aurait donc aux sources de l’art une dimension métaphorique liée à une pensée magique : grâce à l’empreinte de l’ombre, l’image se substitue à l’individu, elle équivaut, dans le monde de la croyance, à l’être.

Vingt-cinq siècles plus tard, cette volonté persistante de figurer l’autre, dans sa diversité et sa profondeur émotionnelle, habite Régis Rizzo, qui dépose en quelques coups de pinceaux les visages d’un monde en crise que des promesses parcourent encore.

Emmanuelle Montagnese, critique d’art pour la presse et auteure.


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